Depuis plusieurs mois, l’administration américaine prépare une évolution majeure des conditions d’entrée sur son territoire. Ce projet ne concerne pas uniquement l’immigration au sens classique, mais touche aussi les touristes, y compris ceux issus de pays alliés comme la France. Derrière des termes techniques tels que biométrie, sécurité ou vérification d’identité, une rupture profonde se dessine : l’intégration explicite de l’ADN parmi les données biométriques susceptibles d’être utilisées par l’administration américaine. Une évolution qui soulève des questions majeures pour la généalogie génétique, la protection des données personnelles et les libertés fondamentales.

ADN et immigration : un outil désormais assumé

Le Department of Homeland Security (DHS) a publié en novembre 2025 un projet de règlement fédéral autorisant explicitement l’administration américaine à demander, recevoir ou utiliser des résultats de tests ADN afin de vérifier certaines informations biologiques dans le cadre :

  •  d’une demande de migration,
  • d’un regroupement familial,
  • ou d’une procédure de naturalisation.

L’objectif affiché est la vérification de liens familiaux biologiques, notamment lorsqu’il existe un doute sur la filiation déclarée ou lorsque les documents d’état civil sont jugés insuffisants.

Ce point marque un changement fondamental : l’ADN n’est plus présenté comme un recours exceptionnel, mais comme un outil administratif légitime, activable à la discrétion de l’administration.

Les résultats de tests ADN pourraient être conservés dans les dossiers d’immigration et partagés entre agences fédérales, dans les limites du droit américain en vigueur.

Une biométrie étendue jusqu’à l’ADN

Le même projet de règlement élargit considérablement la définition de la biométrie. Celle-ci inclut :

  • les empreintes digitales et palmaires,
  • l’image du visage (reconnaissance faciale),
  • les scans de l’iris,
  • les empreintes vocales,
  • et potentiellement l’ADN, décrit comme une option future « lorsque faisable ».

Même si le prélèvement ADN n’est pas encore imposé, le cadre juridique permettant son usage est désormais posé.
Cette mention est lourde de conséquences : elle rend l’ADN administrativement mobilisable, et donc politiquement normalisable.

Les touristes concernés : 42 pays, dont la France

Ces évolutions ne se limitent pas aux migrants ou réfugiés.

Les propositions publiées par Customs and Border Protection (CBP) indiquent que cette logique pourrait s’appliquer aux voyageurs du Visa Waiver Program, qui concerne 42 pays, dont la France.

Ces voyageurs entrent aujourd’hui aux États-Unis sans visa, via le système ESTA, pour des séjours touristiques ou professionnels de courte durée.

Demain, ils pourraient être intégrés à des systèmes biométriques beaucoup plus intrusifs,

Conservation des données : des durées longues… et parfois indéfinies

Les analyses réglementaires montrent que certaines données biométriques collectées par CBP, notamment les images faciales, peuvent être conservées jusqu’à 75 ans pour les non-citoyens. Cette durée est déjà juridiquement applicable depuis décembre 2025 pour certaines catégories de données biométriques. En revanche, la durée de conservation des résultats de tests ADN n’est pas explicitement précisée dans le projet de règlement du DHS. Le texte autorise leur collecte, leur usage et leur partage, sans encadrer clairement leur conservation dans le temps.

Cette absence de limite temporelle explicite doit être analysée à la lumière d’autres régimes existants aux États-Unis.
Dans le cadre pénal, par exemple, les bases criminelles gérées par le Federal Bureau of Investigation (FBI), notamment le Combined DNA Index System (CODIS), ne prévoient pas de durée maximale légale stricte de conservation. Une fois légalement intégrés à la base, certains profils ADN peuvent y être conservés indéfiniment, lorsqu’ils concernent des personnes condamnées ou fichées dans le cadre pénal.

Même si le contexte migratoire et administratif est juridiquement distinct du cadre pénal, l’absence de limite de conservation clairement définie pour l’ADN dans les projets actuels ouvre la voie à des durées de stockage potentiellement très longues, par simple alignement sur des pratiques existantes dans d’autres systèmes fédéraux.

Ce qui est déjà applicable depuis décembre 2025

Depuis le 26 décembre 2025, une règle finale du Department of Homeland Security est entrée en vigueur concernant l’identification biométrique à l’entrée et à la sortie du territoire américain pour les non-citoyens.

Cette règle autorise notamment :

  • la collecte systématique d’images faciales aux frontières,
  • l’utilisation de la reconnaissance faciale,
  • le croisement avec d’autres bases fédérales,
  • la conservation de ces données sur le long terme.

Les projets actuels ne créent donc pas un dispositif ex nihilo : ils étendent un système biométrique déjà opérationnel.

Règles d’application et délais

Il ne s’agit pas d’une loi débattue et votée par le Congrès américain, mais d’une réglementation administrative relevant exclusivement du pouvoir exécutif, donc directement de l’administration en place sous l’autorité du président Donald Trump.

Les projets de règlements ont été publiés en novembre 2025, suivis d’une consultation publique fin 2025/début 2026. Une règle finale pourrait être publiée courant 2026, après analyse des commentaires, puis entrer en application de manière progressive, selon les capacités techniques et les arbitrages politiques.

À ce stade, aucune date précise ne peut être fixée pour une éventuelle mise en œuvre opérationnelle de la collecte d’ADN aux frontières américaines ou via l’ESTA.

Du criminel au touriste : un glissement préoccupant

Dans les démocraties occidentales, le fichage génétique est historiquement réservé aux procédures pénales strictement encadrées.

Étendre cette logique à des touristes, des familles ou des voyageurs ordinaires marque un changement de paradigme : ce n’est plus l’acte qui justifie la collecte, mais le simple fait de voyager.

Cela doit nous alerter sur le risque de voir émerger une infrastructure de surveillance biométrique et génétique de masse.

Coupe du monde de football 2026 : une interrogation majeure

À l’approche de la Coupe du monde de football 2026, organisée en partie aux États-Unis, des millions de supporters internationaux sont attendus via le Visa Waiver Program.

À ce jour, aucune communication claire n’a été faite sur :

  • le niveau de biométrie exigé pour les supporters,
  • l’usage des données collectées,
  • leur durée de conservation,
  • leur éventuelle réutilisation après l’événement.

La question est donc légitime : la Coupe du monde 2026 servira-t-elle de laboratoire grandeur nature pour un contrôle biométrique renforcé des voyageurs ?

Que peuvent faire les citoyens ?

Face à ces évolutions, une question centrale demeure : que pouvons-nous faire, concrètement, en tant que citoyens et voyageurs ?

La première réponse est sans doute la plus simple, et la plus radicale : ne plus se rendre aux États-Unis tant que le cadre juridique du fichage biométrique et génétique reste aussi flou et potentiellement illimité. Voyager n’est pas un acte neutre. Accepter d’entrer sur un territoire, c’est aussi accepter ses règles. Or, dans le cas présent, cela signifie s’exposer à un fichage durable, voire indéfini, sans garantie claire sur la suppression des données collectées.

Cette prudence est d’autant plus légitime que 11 États américains autorisent déjà la recherche familiale dans les fichiers ADN (informations de 2017), une pratique connue sous le nom de familial searching. Autrement dit, un seul profil ADN ne concerne jamais une seule personne. Par nature, l’ADN est une donnée relationnelle : il relie parents, enfants et fratries.
Se faire ficher génétiquement, c’est exposer indirectement sa famille, qui n’ont jamais consenti à quoi que ce soit.

C’est là que la frontière est franchie.
On ne parle plus seulement d’un individu qui accepte un contrôle à la frontière, mais d’un élargissement silencieux du fichage à des cercles familiaux entiers, par le jeu des correspondances génétiques. La généalogie génétique, conçue comme un outil de connaissance de soi, de transmission et de réparation des histoires familiales, se retrouve instrumentalisée dans des logiques de surveillance étatique.

Agir, c’est aussi s’informer, informer et refuser la banalisation. Refuser l’idée selon laquelle « ce n’est qu’une donnée de plus ». Refuser que l’ADN soit traité comme une simple empreinte digitale, alors qu’il contient des informations sur notre santé, nos origines, et nos liens familiaux les plus intimes.
Agir, enfin, c’est interroger nos propres pratiques, nos usages des tests ADN, et exiger des cadres juridiques clairs, limités et démocratiquement débattus.

L’histoire récente montre que les dispositifs présentés comme techniques ou sécuritaires s’installent durablement, surtout lorsqu’ils s’appuient sur des technologies puissantes et invisibles.
Face à un possible fichage génétique de masse, l’inaction n’est pas neutre.
Ne pas y consentir, ne pas y participer, et le dire clairement est déjà une forme de résistance citoyenne.